Une série de reniements, hésitations, improvisations et autres rajouts aux éléments programmatiques initiaux ont rythmé les 5 premières années du mandat présidentiel en cours. Retour sur 5 années en demi-teinte.

Ali Bongo, le 16 octobre 2014, lors de la célébration par le PDG de ses 5 ans de pouvoir. © DCP Gabon
Ali Bongo, le 16 octobre 2014, lors de la célébration par le PDG de ses 5 ans de pouvoir. © DCP Gabon

 

«On peut toujours communiquer, vanter nos mérites mais, le peuple, lui, ne croit qu’en sa réalité quotidienne» C’est le constat d’un hiérarque PDG à la suite de l’annonce d’une multitude d’émissions et manifestations célébrant le 5ème anniversaire de l’accession du président de la République à la magistrature suprême. La présidence de la République et le secrétariat exécutif du PDG ont beau s’autocélébrer, dire tout le bien qu’ils pensent des 5 dernières années, le scepticisme est là. Comment accréditer l’idée d’un bilan élogieux quand tout et chaque jour, le petit peuple est confronté à des difficultés croissantes pour régler ces petits riens de la vie quotidienne ? Entre la flambée des prix du loyer, une rentrée des classes loin d’être effective, des embouteillages récurrents, des problèmes d’approvisionnement en eau courante, une difficulté en remplace systématiquement une autre.

Cette réalité est d’autant plus insoutenable que le climat général exhale un parfum nauséabond de crispation, de fracture sociale aux fondements idéologiques. Ali Bongo avait promis «aller plus loin et poursuivre l’ancrage de notre système institutionnel sur des institutions solides et une gouvernance incontestable», s’engageant à «garantir et renforcer le pluralisme politique, la liberté d’opinion et d’expression, la liberté d’association et d’entreprise à travers les institutions républicaines existantes». 5 ans plus loin, l’Union Nationale, principal parti d’opposition, est dissout, les acteurs de la société civile n’ont jamais été si peu consultés, le Conseil national de la communication brille par des oukases à nulles autres pareilles, les avocats laissent éclater leur frustration quant à la surprotection des magistrats, au non-respect des procédures et à la mutation des juges en justiciers. 5 ans plus tard, l’Assemblée nationale se révèle être une chambre monocolore, introuvable et qui, ne comptant qu’un seul groupe parlementaire, doit, aux termes de son règlement intérieur, être en incapacité de constituer un bureau et même de fonctionner normalement, les postes et le temps de parole étant répartis selon les familles politiques. On ne dira rien de cette cohorte de compatriotes laissés sur le bas-côté de la route pour «délit d’opinion» tout comme on passera sur le cas de la Cour constitutionnelle au sujet de laquelle tant de choses ont été dites et redites, le président de cette institution ayant, face à des journalistes médusés, laissé éclater ses états d’âme en mars dernier, au point de reconnaître que les élections ne sont pas bien organisées au Gabon ou que certaines décisions prises à l’encontre de citoyens l’ont été en fonction de leurs poids politique.

Le chantier de la Cour constitutionnelle... d’une exceptionnelle durée. © Gabonreview
Le chantier de la Cour constitutionnelle… d’une exceptionnelle durée. © Gabonreview

Usine à gaz

Rarement une institution aura été aussi décriée et aussi représentative des errements du régime en place que la Cour constitutionnelle. Nonobstant sa récente régularisation, qui s’est faite dans des conditions aux confins de la prise illégale d’intérêts, la situation de son siège n’est pas pour arranger les choses. Pour de nombreux observateurs, l’exceptionnelle durée du chantier visible sur le front de mer à Libreville n’est qu’une expression supplémentaire de la vocation réelle des grands travaux sous Ali Bongo : servir de prétextes à des opérations à but personnel. Du projet de marina duquel on redoute désormais une catastrophe écologique en passant par la Zone économique spéciale de Nkok ou les investissements d’Aman Resorts, leurs montages financiers ouvrent systématiquement la porte à la suspicion. Jamais, on n’en voit les conventions, leur publication étant toujours remise à la Saint-Glinglin. Des fois, ils s’enlisent ou finissent par tomber aux oubliettes. Il en va ainsi des projets de construction des barrages hydroélectriques sur l’Okano et les chutes de l’impératrice Eugénie. Ali Bongo avait pourtant promis une «mise à niveau de notre infrastructure économique de base». Si on doit reconnaître qu’il a tenu à son engagement de créer «une agence des grands travaux, disposant de toutes les compétences requises pour la mise en place rapide d’infrastructures complexes«, on ne peut que déplorer que cet établissement public se soit transformé en usine à gaz, en gouffre à sous voire en pays de Cocagne pour rastaquouère de tout poil. Or, on est toujours en attente de ce «cadre juridique et réglementaire favorable aux partenariats publics privés».

Oubliées aussi ces infrastructures publiques, écoles et internats promis. Après avoir transformé les vestiaires d’un stade de football en lycée, ce sont maintenant les écoles primaires qui deviennent des collèges d’enseignement secondaire. Au grand dam de «ceux qui n’ont presque rien» et «se sentent marginalisés». C’est peu dire que le social est une des principales faiblesses du bilan d’étape du mandat en cours. Le rapport Mc Kinsey est venu exposer cette réalité dans toute sa nudité. Pour le petit peuple ce ne fut qu’une «manipulation politicienne«. La preuve que les politiques se servent de sa misère. Redoutant de servir de marchepied une fois de plus, il n’attend plus qu’une chose : que «le Gabonais moyen soit le premier bénéficiaire de la richesse nationale». Mais, pour l’heure, les internats appartiennent à l’histoire ancienne, les salles de classes sont bondées, surchargées tandis que les hôpitaux manquement de tout ou presque. Et si la couverture maladie touche de plus en plus de monde, le mécanisme donne déjà des signes d’essoufflement : il n’est plus rare de voir des officines pharmaceutiques ou des cabinets médicaux rechigner à servir les détenteurs de la carte d’assuré

Démolition de la cité de la Démocratie

Ali Bongo avait promis «qu’un appui conséquent (serait) accordé aux acteurs culturels, aux artistes et aux intellectuels, pour leur permettre d’exprimer pleinement leur art et leur savoir tout en assurant une protection de leurs droits en tant qu’auteurs» et que des «industries culturelles (seraient) encouragées à travers tout le pays et plusieurs infrastructures culturelles (musées, conservatoires, théâtres, bibliothèques) mises en place ou redynamisées, notamment le Ciciba afin de mieux valoriser notre patrimoine national et notre riche histoire». Mais tout ceci est demeuré de l’ordre de l’intention. Si le Bureau gabonais des droits d’auteurs a vu le jour, il y a de cela 1 an maintenant, plus personne n’a entendu parler des appuis aux initiatives ou infrastructures culturelles. Du coup, la démolition de la cité de la Démocratie avec sa salle des banquets et de spectacles prend un autre sens, une résonance encore plus profonde. Rétrospectivement, cette opération apparaît comme une grave attaque contre le patrimoine culturel et historique national : avant 2009, les rencontres et concerts avaient lieu dans des espaces dédiés, aujourd’hui les unes se tiennent sous des tentes et les autres n’ont d’autre choix que de se déporter vers l’Institut français du Gabon, c’est-à-dire hors du territoire national. C’est tout dire…

Il reste à Ali Bongo 2 ans pour remplir son contrat. Mais les jours semblent comptés… L’opinion observe. Et chacun sait que les reniements, hésitations, improvisations et autres rajouts aux éléments programmatiques initiaux n’ont d’autres fins que le bonheur ou l’enrichissement de quelques-uns, qu’ils ne profitent qu’à des entités ou individus bien identifiés. Parfois, on aimerait que le triptyque «paix-développement-partage» ne soit pas qu’incantatoire…

Auteure : R. Bouenguidi - Gabonreview