« Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers », proclame une maxime biblique bien connue. La crise financière qui frappe si durement les Européens depuis plus de trois ans, crée une situation assez inédite dans les rapports entre l’Afrique et l’Europe. Ces rapports inclinent, bien que ce ne soit pas encore une lame de fond, à une inversion de la situation, jusque-là favorable au Vieux Continent.
Je ne voudrais circonscrire le constat qu’à la problématique de l’immigration qui ne se pose plus nécessairement de la même façon depuis que les Européens sont asphyxiés par la crise. Jusque-là, c’étaient les Africains qui, pour fuir la misère chronique dont ils sont victimes dans leurs contrées, prenaient de gros risques pour s’expatrier dans les eldorados supposés que leur vend l’industrie du rêve hollywoodien de l’autre côté de l’Atlantique, sans oublier le tube cathodique qui fait tomber dans nos foyers des pluies de mirages vantant des fortunes chimériques supposément à portée de main de l’autre côté de la Méditerranée.
En effet, la médiasphère, si gourmande en faits divers croustillants sur les tragédies africaines, est insatiable depuis des décennies en faits divers mettant en scène ces pauvres hères déterminées à s’arracher à la fatalité, mais malheureusement prises au piège de l’Océan et de la Mer qui vomissent chaque jour des corps sans vie sur les plages occidentales. Aujourd’hui, les aiguilles de la montre semblent commencer à tourner dans le sens inverse. Des ressortissants de certains pays européens que le chômage et la vie chère insupportent, sont décidés à aller chercher fortune en…
Afrique.
Des Blancs qui immigrent dans notre continent à la recherche du bien-être, la cocasserie de l’histoire ne saurait laisser indifférent. Le cas portugais, pour ne prendre que le plus frappant, est suffisamment révélateur et préfigure peut-être un changement de cap de l’Histoire : les riches d’hier qui deviennent des pauvres d’aujourd’hui ; les eldorados d’hier qui deviennent les déserts d’aujourd’hui…
L’économie du Portugal, ancienne puissance colonisatrice, est balayée par une impitoyable crise financière qui étrangle impitoyablement les ménages. Question : vers qui se tourne cette vieille nation européenne en perte de vitesse? Vers l’Angola, pardi ! Qui aurait pu prévoir un tel retournement de situation ?
La presse portugaise, toute honte bue, est bien obligée d’admettre cette implacable réalité : l’Angola est devenue, bien plus que l’Union européenne, la vraie bouée de sauvetage du Portugal. Un éditorialiste constate : « La vieille Europe déprime. La zone euro est au bord de l’implosion et la récession menace. En Afrique, la croissance économique se maintient. Et si les jeunes Européens traversaient la Méditerranée pour émigrer? »
Les jeunes Portugais qui prennent le large en direction de l’Angola, c’est un phénomène qui va chaque jour en s’amplifiant. Quelques chiffres révélateurs : selon un quotidien de Lisbonne, la capitale, en 2006, on ne recensait que 156 visas de Portugais en partance vers l’ex-colonie angolaise. En 2011, ils étaient 23 787. Désormais, 100 000 Portugais seraient installés en Angola. Soit le triple des Angolais installés au Portugal. Et les autorités portugaises ne les découragent pas. Au contraire.
Plus étonnant encore, les dirigeants portugais vont jusqu’à mendier, bien qu’en jonglant avec les mots pour ne pas perdre la face, l’aide des dirigeants angolais. Je tiens à partager avec vous, tellement c’est exceptionnel, un échange surréaliste que le Premier ministre portugais et le Président angolais avaient eu en novembre 2011.
Passos Coelho, Premier ministre portugais : «Nous devrions profiter de ce moment de crise financière et économique pour renforcer nos relations bilatérales dans les différents secteurs de nos pays respectifs. » Traduction de ce chef-d’œuvre de langue de bois diplomatique : « Nous, Portugais, nous souffrons. Vous Angolais, aidez-nous, pitié ! »
Eduardo Dos Santos, Président angolais, qui a parfaitement compris la supplique, répond lui, sans langue de bois : « Nous suivons avec intérêt la crise financière de la zone euro dont le Portugal fait partie. L'Angola est ouverte et disponible pour aider le Portugal à faire face à cette crise. » Un peu comme si François Hollande, au regard de la récession à laquelle la France serait assujettie, demandait à Paul Biya, Président d’un Cameroun en pleine période de vaches grasses, de lui venir en aide.
Simple hypothèse ? Peut-être. Mais les artistes, souvent avant-gardistes et sonneurs de révolutions, y ont déjà pensé. Sylvestre Amoussou, cinéaste béninois, a imaginé dans son film, « Africa Paradis » sorti en 2007, « les aventures d’un couple de Français qui tentent d’émigrer en 2033 aux Etats-Unis d’Afrique, dont la prospérité contraste si violemment avec la pauvreté et le chômage en Europe. » Comme on le voit, la réalité est, à la lumière de l’actualité angolo-portugaise, en train de faire corps avec la fiction.